Dans le salon familial, au détour d’une conversation sur les collectes de sang organisées près de chez lui, mon père a laissé échapper une phrase qui m’a interpellé : « Moi, j’ai arrêté à 60 ans, c’était la limite. » Sa carte de donneur, plastifiée et un peu jaunie, dormait dans un tiroir depuis huit ans. Pendant toutes ces années, il avait rangé ce petit bout de bristol comme on tourne une page, persuadé d’avoir atteint le seuil au-delà duquel on ne pouvait plus offrir son sang. Ce n’est qu’après une visite fortuite dans un centre de l’Établissement français du sang qu’il a compris son erreur. Son histoire, banale en apparence, révèle une idée reçue tenace qui prive chaque année de nombreux seniors d’un geste solidaire encore parfaitement à leur portée.
Une décision prise sur une idée reçue tenace
À l’approche de ses 60 ans, mon père avait entendu, ici et là, que le don du sang s’arrêtait à la soixantaine. Un collègue le lui avait dit, un ami l’avait confirmé, et un article vaguement parcouru semblait le corroborer. Sans jamais chercher à vérifier auprès d’un professionnel, il a donc rangé sa carte, un peu à contrecœur, en se disant que la règle était la règle. Cette croyance, pourtant erronée, circule largement dans les conversations et pousse de nombreux Français à s’auto-exclure d’un engagement qui leur tenait à cœur. Les seniors, souvent très attachés à ce geste solidaire qu’ils pratiquent parfois depuis leurs vingt ans, se retrouvent ainsi à raccrocher trop tôt, convaincus de respecter une consigne qui n’existe pas telle qu’ils l’imaginent. Une idée reçue peut faire beaucoup de dégâts, surtout lorsqu’elle touche à la générosité.
Ce que l’EFS lui a réellement expliqué
C’est en accompagnant ma mère à une collecte, presque par hasard, que mon père a engagé la conversation avec une infirmière de l’EFS. En évoquant, un brin nostalgique, ses années de donneur, il s’est entendu répondre qu’il pouvait tout à fait reprendre. La règle, elle, est claire : le don du sang est possible jusqu’à 70 ans inclus, et les donneurs déjà inscrits peuvent même poursuivre au-delà, sous réserve d’un avis médical favorable. L’âge n’est donc pas un couperet automatique, mais un repère assorti d’un entretien pré-don et d’une évaluation individualisée réalisée par le médecin de collecte. Ce sont ces échanges, bien plus que la date de naissance, qui déterminent réellement l’éligibilité. Pour mon père, cette révélation a été un petit choc, mêlé d’une pointe de regret : huit années perdues à cause d’une simple confusion. Mais aussi un immense soulagement de pouvoir reprendre un geste qu’il chérissait, avec le sentiment d’être encore utile.
Ce que cette histoire dit du besoin urgent de donneurs seniors
Le témoignage de mon père dépasse largement son cas personnel. Chaque année, l’EFS rappelle que les besoins en produits sanguins ne cessent d’augmenter, portés par le vieillissement de la population, les traitements de maladies chroniques et les interventions chirurgicales. Or, mobiliser suffisamment de donneurs reste un défi permanent, particulièrement en été, pendant les vacances scolaires ou lors des périodes de forte chaleur, quand les collectes se raréfient. Dans ce contexte, les seniors constituent un vivier précieux : souvent disponibles, fidèles, disciplinés dans leurs rendez-vous, ils se retrouvent pourtant nombreux à s’écarter d’eux-mêmes du parcours de don, faute d’information claire. Ce paradoxe est douloureux : des personnes prêtes à donner renoncent au moment où l’on aurait le plus besoin d’elles. Informer, c’est déjà sauver des vies, et cela commence parfois par une simple conversation en famille ou avec un professionnel de santé.
Un geste retrouvé, une leçon à partager
À 68 ans, mon père a repris sa carte de donneur, non sans une certaine émotion en s’installant sur le fauteuil de collecte. L’infirmière lui a souri, il a plaisanté sur ses années d’absence, puis tout est reparti comme avant. Ce qui l’a le plus marqué, ce n’est pas tant le geste retrouvé que la prise de conscience : une simple idée reçue avait suffi à l’éloigner pendant près d’une décennie d’une cause qui lui tenait à cœur. Depuis, il en parle autour de lui, à ses amis retraités, à ses voisins, à ses anciens collègues. Beaucoup tombent des nues en apprenant qu’ils peuvent encore donner. La désinformation, même bienveillante, coûte cher à la solidarité collective.
Son parcours rappelle l’importance de vérifier directement auprès de l’EFS, plutôt que de se fier à des bribes de conversation, avant de renoncer à un engagement aussi précieux. Et si, vous aussi, vous aviez rangé votre carte un peu trop vite ? Peut-être qu’un simple appel ou une visite dans un centre de collecte suffirait à raviver un geste qui compte, à un âge où l’on a encore beaucoup à offrir. Le prochain don pourrait bien être le vôtre.


